Résister à l’extrême droite jusque dans les salles de classe
Les 29 et 30 janvier derniers, la CGT et la FSU organisaient un colloque : L’extrême droite et l’école.
Nous pourrions ressortir de ces deux jours accablé·es, découragé·es et désabusé·es tant les attaques de l’extrême droite se font de plus en plus vives et violentes. Pas seulement dans les rues comme à Lyon et ailleurs, ou sur les plateaux télé acquis à leur cause (même sur France Info !). Pas non plus dans la perméabilité de leurs idées à droite et au centre. Sur ce dernier point, nous ne saurons que trop vous recommander d’aller voir du côté de l’intervenant Pierre Sauvêtre, qui a rappelé que l’extrême droite et le néolibéralisme ont le même substrat — l’inégalité — et le même ennemi : la gauche.
Tout cela serait déjà bien suffisant pour nous effrayer. Mais pour nous, enseignant·es, c’est aussi notre métier qui est attaqué. Le fondement même de ce qui nous pousse à nous présenter devant des élèves. Pour nous, professeur·es de CFA, plus particulièrement devant des apprenti·es, il s’agit de partager nos quelques connaissances et trucs et astuces, pour qu’ils et elles aient quelques billes pour s’en sortir du mieux qu’ils et elles peuvent dans ce monde capitaliste qui les broie déjà, elleux qui ont déjà les deux pieds dans les entreprises.
L’école et l’apprentissage face à la poussée de l’extrême droite
Le projet de l’extrême droite pour l’école, et par extension pour l’apprentissage, est très clair : les mettre au pas ! Non pas les former mais les formater ! En faire des travailleur·euses serviles et malléables.
Pour cela, Mélanie Fabre nous a rappelé le programme que l’extrême droite rêve de mettre en place : faire aimer la France (contre les autres) en la ramenant à une supposée gloire passée. L’extrême droite ne laissera pas le choix de la méthode aux enseignant·es : un pupitre et des élèves bien rangé·es auxquelles il faut remplir le crâne nécessairement vide. Et bien évidemment, la réécriture des manuels scolaires comme l’a rappelé Jérôme Beauvisage — ce qui se passe déjà aux États-Unis.
Rappelons aussi que l’extrême droite est élitiste par définition. Paul Devin nous a conté les folles envies de cette dernière : mettre en place un concours d’entrée au collège. Bourdieu n’a qu’à bien se tenir : les « meilleur·es » seront ainsi sélectionné·es. Et les autres ? Tant pis pour elleux. Elles et ils feront, au mieux, de bon·nes apprenti·es dès 12 ans.
Former ou formater ?
À quoi bon avoir un esprit critique, une capacité de réflexion et de jugement ? À quoi sert de se poser des questions et de ne pas prendre pour argent comptant ce que quelques personnes influentes peuvent dire ?
Ne parlons même pas de l’EVARS (Éducation à la Vie Affective et Relationnelle et à la Sexualité) ! Ce chiffon rouge de la droite traditionnelle et de l’extrême droite. Nous aurions des raisons de nous réjouir que ces sujets soient enfin entrés dans les programmes (non sans mal, ça effraie le bourgeois quand même !). La joie est de courte durée : l’EVARS est la nouvelle croisade de l’extrême droite et, paradoxalement, son cheval de Troie pour entrer dans les écoles (SOS Éducation, par exemple, pouvant être invitée à intervenir dans les écoles primaires).
Pour enfoncer le clou, n’oublions pas que les idées de l’extrême droite se retrouvent aussi dans la salle des profs. Rarement frontalement, mais dans les discours, les petites phrases, les attitudes des un·es et des autres. Certes, il est de bon ton d’être antiraciste, « gay-friendly » (mais transphobe, cela passe encore trop souvent), de prôner l’égalité. Mais nous ne sommes pas à l’abri, toutes et tous autant que nous sommes, d’avoir intégré des biais, des expressions, des habitudes.
Résister par l’émancipation et la pédagogie
Le tableau est sombre et l’avenir ne promet pas des jours heureux. C’est vrai. Il y a pourtant des raisons de ne pas se décourager. Il y a même des raisons de se réjouir. Nous ne sommes pas seul·es ! Et cela, déjà, est réjouissant. Nous pouvons compter sur les autres, agir ensemble et inventer des façons de résister collectivement.
Et au-delà de cela, nous sommes enseignant·es ! Notre cœur à gauche nous pousse à vouloir l’émancipation des jeunes qui partagent des heures avec nous. Pas les dresser, pas les enrôler, mais bien leur donner de quoi vivre dans un monde féroce. Il ne s’agit pas de sous-estimer l’influence de l’extrême droite dans les têtes de nos apprenti·es, d’autant plus qu’ils et elles sont des cibles de choix pour elle.
Résister à l’extrême droite et à la diffusion de ses idées, cela ne passe pas uniquement par la démonstration de force dans la rue, l’argumentaire étayé face aux collègues ou la belle phrase qui cloue le bec. Résister à l’extrême droite, c’est aussi dévoyer voire saboter le projet uniformisant des programmes scolaires.
Résister à l’extrême droite, c’est d’abord et avant tout, pour nous enseignant·es de gauche, enseigner avec de la considération pour les jeunes et les accompagner vers l’émancipation.



